Homéopathie : Une polémique sans fin

L’homéopathie possède le pouvoir de provoquer des réactions extrêmes dès que le sujet est abordé. Escroquerie ! crieront certains. Prouvée, crieront d’autres car elle fonctionne avec les animaux et les enfants. Sauf que… les animaux comme les enfants sont sensibles à l’effet placebo. Le sujet est-il donc clos ?

L’homéopathie n’a jamais fait l’objet d’un consensus que ce soit auprès des scientifiques ou du public. La controverse est encore vive et chaque camp essaie de faire valoir sa voix plus haut que l’autre. D’un côté les tenants de l’homéopathie qui reprochent aux études d’être trop réductrices, de l’autre les sceptiques qui considèrent que ce n’est qu’une escroquerie exploitant la crédulité de personnes en demande d’aide.

Il faut savoir que l’homéopathie est acceptée différemment selon les pays. En France, des voix s’élèvent pour demander le déremboursement de l’homéopathie par la Sécurité Sociale au vu de son absence de principes actifs. Quant aux États Unis, une loi entrée en vigueur au mois de septembre 2016 oblige les fabricants à mentionner sur les produits homéopathiques que leur efficacité n’a pas été prouvée. Enfin, un collectif de chercheurs a tout simplement demandé aux autorités scientifiques de ne plus accorder de financement pour la recherche sur l’homéopathie. Après plus de 50 ans d’études sans résultats, ce n’est plus la peine de chercher une quelconque preuve, les fonds doivent désormais être consacrés à des domaines plus utiles.

A contre courant, la Suisse a accepté définitivement le remboursement de cinq médecines complémentaires, dont l’homéopathie par l’assurance maladie obligatoire en date du 16 juin 2017. Pour être acceptée, ces  thérapies doivent fournir les preuves de leur Efficacité, de leur Adéquation et de leur Économicité (Critères EAE). Or, les études menées jusqu’à ce jour sur l’efficacité ne font pas consensus et les autorités suisses semblent avoir mis de côté ce critère, pourtant déterminant. Comment le dossier a-t-il pu être accepté alors ? C’est simple : les autorités ont considéré que les critères d’économicité et d’adéquation étaient suffisants. Conclusion : on accepte un placebo pour éviter critiques, controverses et nouvelles procédures. C’était la politique adoptée par les États-Unis et la France pendant des années avant que ces pays se demandent s’ils ne devraient pas revenir sur leur décision.

La Suisse est-elle donc à l’avant-garde ou au contraire à la traîne par rapport aux autres pays avec l’acceptation de cette loi ? Voyons un peu plus précisément les mécanismes qui sont en œuvre dans la consultation homéopathique, mécanismes que ni les thérapeutes, ni les patients et ni les autorités n’osent aborder officiellement.

PETIT HISTORIQUE DE L’HOMÉOPATHIE

Les principes de l’homéopathie ont été élaborés par Samuel Hahnemann en 1796, dans un contexte scientifique encore naissant. La rigueur que nous connaissons de nos jours dans l’expérimentation scientifique n’avaient pas cours à l’époque. Ces principes sont au nombre de trois :

1. Similitude : Le principe actif utilisé est semblable à la maladie traitée. Par exemple, la quinine extraite de l’écorce du quinquina provoque, à forte dose, une intoxication accompagnée de fièvre, comparable aux fièvres que l’absorption de quinquina aide à soigner. En d’autre termes, cela signifie « soigner le mal par le mal ». L’homéopathie au sens strict peut donc s’apparenter à la vaccination où il s’agit également de mettre l’organisme en contact avec un agent infectieux afin de stimuler son système immunitaire. Mais nous verrons avec les deux principes suivants que l’homéopathie se distingue nettement de la vaccination.

2. Dilution : Le principe actif est dilué dans une solution sur une échelle de 1/100 (voir ci-dessous)

3. Individualisation : L’élaboration du remède se fait en fonction du patient et non de la maladie, principe résumé par l’expression« L’homéopathie ne traite pas une maladie mais un malade »

Comment sont faits les remèdes homéopathiques ? Si vous prenez une solution homéopathique, vous verrez sur les flacons par exemple l’indication 30CH. L’unité CH est la dilution de Hahnemann au centième. (Il existe aussi la dilution en K pour Korsakov qui se base sur une méthode semblable). Par exemple, pour 1CH on a pris une goutte de teinture mère (extrait de plante fraîche obtenu par macération de la plante dans de l’alcool et de l’eau) que l’on a dilué dans 99 gouttes de solvant. Si vous voyez 2CH, cela signifie une goutte de teinture mère diluée dans 99 gouttes de solvant (1CH) puis, à partir de cette solution, une goutte est prélevée et à nouveau diluée dans 99 autres gouttes de solvant et ainsi de suite pour 2CH, 3CH etc.

Les multiples dilutions en homéopathie sont controversées. ©Ars Technica

Pour vous donner un ordre de grandeur, une solution à 23CH représente une goutte d’eau dans la totalité des océans de la terre. Or il existe des préparations homéopathiques qui vont jusqu’à 30CH. Après la dilution, Hahnemann recommande de fortement secouer la solution, afin de dynamiser l’eau qui la contient, lui permettant de garder en mémoire la substance active originelle.

Cette idée de mémoire de l’eau est au centre de la polémique liée à l’homéopathie. Avec un telle dilution de la substance active, le produit homéopathique ne peut être que de l’eau ! En 1988, Jacques Benveniste publia dans la prestigieuse revue Nature le fruit de ses recherches qui démontrent que l’eau a bien une mémoire. C’est la naissance des controverses :  Si l’eau peut conserver l’information d’une molécule avec qui elle a été en contact, ça explique et valide scientifiquement le fonctionnement de l’homéopathie.

LA NAISSANCE DE LA CONTROVERSE

Lors de la publication de l’article de Benveniste sur la mémoire de l’eau, la revue Nature avait ajouté l’avis du comité scientifique indiquant que la recherche souffrait de lacunes mais que par souci d’ouverture scientifique, elle est tout de même publiée.

De nombreux chercheurs à travers le monde ont tenté de reproduire son expérience, sans succès. Selon Benveniste, les études reproduites ne suivaient pas exactement son protocole et il a contesté la validité des mauvais résultats de ses confrères. Sa réputation était déjà mise à mal mais Benveniste a poursuivi ses recherches via des fonds privés en fondant la compagnie DigiBio, sans jamais obtenir l’approbation de la communauté scientifique.

Une étude semble avoir mis un point final à l’inefficacité de l’homéopathie. En 2015, le Conseil national australien de la recherche en santé a répertorié 57 revues systématiques évaluant les effets de l’homéopathie sur près de 70 problèmes de santé. Il est arrivé à la conclusion que « les preuves disponibles ne sont pas convaincantes et échouent à démontrer que l’homéopathie est un traitement efficace, quelle que soit l’indication clinique ».

Il ne faut pas se leurrer : les recherches menées pour tenter de prouver la réelle efficacité de l’homéopathie ont échoué. Que vous preniez de l’eau ou une dilution, le résultat est le même et ne dépasse pas l’effet placebo.

Pour les sceptiques, l’homéopathie se résume à l’effet placebo

Un pavé dans la mare a été jeté en 2009 par Luc Montagnier, prix Nobel de médecine pour ses recherches sur le VIH et qui a mené des recherches dont les résultats se rapprochent de ceux de Benveniste. L’eau pourrait bien conserver les marqueurs d’un agent infectieux malgré une haute dilution, ce qui peut amener à détecter plus facilement une infection bactérienne. Comme pour Benveniste, sa publication a fait l’objet de nombreuses critiques et d’une large médiatisation. Par contre, il est difficile de savoir en quoi consiste ces critiques, en dehors de « c’est de la pseudo-science ». Bref, il s’est désormais exilé en Chine pour poursuivre ses recherches.

Comment expliquer alors que l’homéopathie reste toujours autant populaire et appréciée ? Il y a bien entendu l’aspect « médecine douce » et « naturelle » de l’homéopathie qui est apprécié. Est évoqué également la reconnaissance du patient et de sa maladie dans sa globalité et sa spécificité, la fameuse démarche dite « holistique ». La démarche holistique tient compte de la dimension psychique de la personne mais c’est précisément cet aspect qui n’est jamais abordé de manière explicite. Voyons quelle en est la raison.

LA FACE CACHÉE DE L’HOMÉOPATHIE

Lorsque vous consultez un médecin pour un refroidissement, vous en aurez pour environ 15 minutes et vous ressortirez avec une prescription pour du paracétamol. En revanche, une consultation homéopathique dure environ une cinquantaine de minutes car l’homéopathe va prendre le temps de vous recevoir et de vous écouter. Il ne s’intéresse pas uniquement à vos vertèbres ou à votre température corporelle. Le coût pour une consultation de 15 minutes avec prescription de paracétamol sera d’environ 80.-. Coût chez un homéopathe : 140.-. C’est malheureusement le coût à payer pour avoir de l’écoute, de l’empathie et de la compréhension au delà de 15 minutes de nos jours.

Le thérapeute est tout à fait conscient que le patient qui vient le voir a avant tout besoin d’être écouté. En ce sens, il peut être amené à jouer le rôle du psychologue et c’est là que l’homéopathie dévoile sa face cachée.

La reconnaissance de l’homéopathie par les autorités suisses n’est qu’un nouvel écran de fumée dans la mesure où l’homéopathie – comme toutes les approches holistiques d’ailleurs –  évite d’aborder de front la dimension psychique d’une personne dans la relation thérapeutique. Vous en connaissez beaucoup des psychologues qui sont homéopathes ? Pas vraiment j’imagine. En revanche, je n’ose imaginer le nombre d’homéopathes qui jouent au psychologue. Et dans le cadre de la relation thérapeutique, la risque est grand de basculer vers une démarche psycho-thérapeutique, sans avoir la formation nécessaire pour une telle prise en charge.

Une nouvelle loi va-t-elle améliorer la situation ? Il semble que nous aurons droit à la répétition de ce qui se fait déjà : Peu de formation à la psychopathologie chez les praticiens et peu d’informations aux patients sur la nature réelle du traitement homéopathique. Le travail des autorités suisses ne résout ni le problème de forme (la clarification de la pratique) ni le problème de fond (la mémoire de l’eau est-elle une réalité scientifique, l’homéopathie est-elle efficace). L’Institut Universitaire de Médecine Sociale et Préventive (IUMSP) de Lausanne (Suisse) a publié les résultats d’une étude descriptive sur la situation des médecines complémentaires dans le canton de Vaud. Sans rentrer dans le débat de fond, le rapport met en valeur la faible réglementation en vigueur pour les praticiens en approches alternatives. Jusqu’à présent, ce sont des organismes privés qui ont fait office d’organe d’accréditation : la Fondation ASCA et le Registre des Médecines Empiriques – (RME). Les auteurs de l’étude saluent la création d’un futur diplôme fédéral, or celui-ci n’aura comme unique conséquence de déplacer la trésorerie d’une caisse privée à une caisse publique sans changer les pratiques en cours.

Pendant ce temps, la souffrance psychique gagne du terrain, mais chacun des acteurs de cette vaste confusion à tout intérêt à ce que les choses restent telles qu’elles sont : les thérapeutes qui peuvent se passer de longues et coûteuses études en remplaçant « souffrance psychologique » par « déséquilibre énergétique », les patients qui, du coup, peuvent éviter avec plaisir une consultation chez un psychologue et les autorités suisses qui valident une loi sans apporter de réelle clarification dans la pratique. Le travail a un goût d’inachevé. Médecins, homéopathes et psychologues vont continuer à travailler séparément.

Il existe pourtant des initiatives pour contrer cet effet cumulatif isolé des pratiques médicales afin de les réunir dans une démarche collégiale. L’Institut International de Médecine Intégrative (IIMI) œuvre dans ce sens. L’idée est de mieux comprendre les différents mécanismes qui sont en jeu dans l’homéopathie et partant, dans les médecines complémentaires en générale. Le but est d’une part de développer des protocoles de recherches qui tiennent compte des bénéfices secondaires de la thérapie, notamment la diminution de la consommation de médicaments, une rémission plus rapide et une augmentation de la qualité de vie. D’autre part, l’intégration des données de la psycho-neuro-immunologie mettent en valeur l’influence de l’environnement tant physique que social dans la modification de l’expression de nos gènes. Les preuves de l’efficacité des thérapies complémentaires pourraient se situer à ce niveau. (Merci à Frédéric Joly, Secrétaire Général du Groupe d’Évaluation des Thérapies Complémentaires Personnalisées (GETCOP) pour m’avoir transmis les informations à ce sujet).

CONCLUSION

Qu’on se le dise, derrière la consultation en homéopathie se cache la dimension psychique du malade qui n’est que rarement abordée de manière explicite. C’est malheureux à dire, mais de nos jours, nous payons pour être écoutés. Tout professionnel de la santé et de la relation d’aide et même les coiffeurs ou les serveurs vous le diront : « avec moi, les gens se confient » et généralement cela fait du bien. La simple écoute de la souffrance psychique est déjà un levier thérapeutique. Toutefois, les thérapeutes ne sont généralement pas assez formés et sensibilisés à la dynamique psychique. Sont-ils armés à reconnaître une symptomatologie anxio-dépressive derrière la demande explicite « j’ai mal au dos » ? L’éthique professionnelle demande à déléguer le suivi à un professionnel spécialisé si les symptômes sont plus sévères, tels que des idées délirantes ou une probable décompensation psychotique. Est-ce vraiment le cas actuellement ? Il est très difficile d’y apporter une réponse puisque l’on touche ici à la confidentialité des données.

L’approche homéopathique questionne donc la globalité de la relation thérapeute – patient. En plus de l’aspect strictement thérapeutique, elle aborde la dimension existentielle de la personne humaine, dans une société où tout doit être prouvé, efficace, rapide et pas cher. Autant les homéopathes manquent de formation dans le soutien psychologique et ses conséquences, autant les psychologues manquent de formation dans l’approche existentielle. A l’heure actuelle, il est très difficile d’amener les uns et les autres à se parler, ce qui est bien dommage.

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REFERENCES

Benveniste et al. Human basophil degranulation triggered by very dilute antiserum against IgE, Nature, 1988 Jun 30;333(6176):816-8.
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/2455231

Académie nationale de Médecine (France)
Faut-il continuer à rembourser les préparations homéopathiques ?
http://www.academie-medecine.fr/publication100035253/

Vox
Les Etats Unis mentionnent sur les solutions homéopathiques qu’elles ne reposent pas sur une efficacité prouvée
http://www.vox.com/2016/11/18/13676834/ftc-homeopathy-crackdown-regulation

Australian Government
National Health and Medical Research Council : Statement on Homeopathy
https://www.nhmrc.gov.au/_files_nhmrc/publications/attachments/cam02_nhmrc_statement_homeopathy.pdf

France 5
On a retrouvé la mémoire de l’eau
Reportage diffusé régulièrement sur France 5 faisant intervenir Luc Montagnier, juillet 2014
https://www.youtube.com/watch?v=_2xInJFD23k

Scepticisme Scientifique
Sceptiques dans un pub, Bruxelles. Conférence donnée par Berengere Couneson à propos de l’homéopathie le 23 mars 2013
http://www.scepticisme-scientifique.com/episode-198-sitp-bruxelles-lhomeopathie/

OrTra MA
« L’homéopathie ne traite pas une maladie mais un malade ».
http://www.oda-am.ch/fr/home/

Institut Universitaire de Médecine Sociale et Préventive (IUMSP)
Rapport sur les médecines complémentaires : Représentation et réglementation
https://www.iumsp.ch/Publications/pdf/rds254_fr.pdf

Jie Joly-Li : D’une Médecine Cumulative à la Médecine Intégrative, Hegel, Vol.6, N°4-2016
DOI:10.4267/2042/61677
http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/61677/HEGEL_2016_4_8.pdf

The Lancet
The end of homoeopathy, Volume 366, Number 9487, pp- 689-780
http://www.thelancet.com/pdfs/journals/lancet/PIIS0140-6736(05)67149-8.pdf

 

CREDITS

Le Point
L’homéopathie, plebiscitée par les français
http://www.lepoint.fr/sante/l-homeopathie-plebiscitee-par-les-francais-14-10-2010-1252408_40.php

Ars Technica
Diluting the scientific method: Ars looks at homeopathy
https://arstechnica.com/science/2007/09/the-pseudoscience-behind-homeopathy/

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