Comment notre corps sait anticiper l’avenir

Il existe plusieurs méthodes pour connaître l’avenir. La plus commune est le raisonnement, que nous utilisons tous les jours. Par exemple, sachant que votre rendez-vous est à 150 kilomètres de chez vous et que vous roulez à 100 km/h, vous allez donc prévoir une heure et demi pour vous y rendre sans être en retard. En revanche, le raisonnement ne permet pas de prévoir si durant votre trajet un accident va survenir. Pour cela, vous pouvez consulter les boules de cristal, les cartes du Tarot ou l’astrologie. Ce sont des méthodes très répandues mais qui n’ont pas pu démontrer leur efficacité au- delà du hasard.

Laissons de côté le temps de cet article ces méthodes qui ont une portée plus symbolique qu’objective et voyons comment les scientifiques ont étudié notre capacité à anticiper des événements inattendus.

Le sujet est vieux comme le monde. On le connaît sous des noms tels que prédiction, précognition, pressentiment ou clairvoyance et a fait l’objet de nombreuses études. Connaître des événements avant qu’ils aient eu lieu : est-ce une réalité ou une fausse croyance ?

D’habitude, ce sont des témoignages que l’on entend. Telle personne a fait un rêve et voilà que le lendemain l’événement se produit. Telle autre personne a eu la sensation qu’un membre de sa famille était en danger et en se renseignant, elle constate que c’était bien le cas. Mais lorsqu’il s’agit de donner des preuves, des milliers de témoignages ne suffisent pas. Si la précognition existe réellement, alors il faut que n’importe qui, dans de bonnes conditions, puisse en faire l’expérience. Les recherches actuelles tentent tant bien que mal à créer ces conditions favorables.

LES RECHERCHES

Les chercheurs se sont basés sur un constat bien simple : une émotion peut se voir et se mesurer. Par exemple, nos pupilles se dilatent lorsque nous voyons quelque chose de choquant. La peau est également un bon indicateur d’émotion grâce au faible courant électrique qui la parcours. La légère transpiration provoquée par un stress va modifier ce courant électrique qui peut se détecter à l’aide d’instruments de mesure. Toutes ces modifications sont dues au système nerveux autonome de notre corps, ce qui signifie que nous ne pouvons pas les contrôler.

Les psychologues ont donc voulu savoir à quel moment précis ces réactions avaient lieu afin de déterminer si notre corps était capable de prévoir des situations potentiellement dangereuses.  Voyons comment ils ont fait avec un exemple de recherche utilisant un protocole classique : la dilatation des pupilles.

En 2014, l’équipe du Professeur de psychologie Patrizio Tressoldi a publié les résultats d’une recherche consistant à présenter à des volontaires des images soit neutres (par exemple un dessin de visage souriant) soit effrayantes (une arme pointée dans leur direction) dans un ordre aléatoire en leur demandant de ne rien faire. 100 étudiants ont participé à l’expérience, provenant de l’Université de Padoue en Italie.  La consigne suivante leur a été donnée :

« Votre tâche est de laisser la dilatation de votre pupille prédire ce que vous allez voir au centre de l’écran. Derrière la porte vous allez voir soit une arme pointée vers vous, soit un visage souriant. L’ordre dans lequel ces images vont se présenter est complètement aléatoire de façon à ce que vous ne puissiez pas y voir de règles pour prédire l’image suivante. La tâche est constituée de deux sessions de 10 essais chacun. Pour chaque bonne réponse, vous recevrez 50 cents d’euros ».

LES RÉSULTATS

Si nos pupilles n’avaient aucune capacité prédictive, les résultats attendus auraient été de 50 %, autrement dit une chance sur deux de se tromper entre un contenu choquant ou neutre. Or, les résultats montrent que dans près de 56 % des cas, la pupille commence à se dilater quelques millisecondes avant l’apparition d’une image à fort contenu émotionnel. Avec le nombre de participants et d’essais effectués, ce pourcentage permet de conclure que la dilatation de la pupille ne s’est pas faite au hasard.

La pupille n’est pas le seul indicateur pour mesurer cette anticipation. D’autres recherches ont été menées depuis une quinzaine d’années montrant que non seulement les humains mais beaucoup d’organismes sont capables d’anticiper le futur. Les mesures physiologiques ont porté sur la fréquence des battements du coeur, la conductivité électrodermale, la respiration, la pulsation au doigt et le pourcentage d’oxygénation du sang. Une synthèse de toutes ces recherches (ce que les scientifiques appellent une méta-analyse) avait été publiée en 2012 et avait montré que les 26 études déjà publiées donnaient des résultats globalement positifs.

Les Precogs dans leur bassin

Sommes-nous alors tous des « Precog », ces personnages apparaissant dans le film Minority Report et ayant cette capacité à anticiper un acte criminel ? Malheureusement, nous n’en sommes pas là et ce film reste de la science-fiction. Les scientifiques commencent tout juste à découvrir des facultés encore peu connue de notre corps et les études doivent s’améliorer, ne serait-ce que pour mieux prendre en compte l’implication émotionnelle des participants. Parfois, les protocoles très stricts des scientifiques peuvent rendre l’expérience ennuyeuse alors que les visions de l’avenir sont souvent accompagnées d’une intense émotion.

DISCUSSION

Dispositif pour mesurer la dilatation des pupilles

Il faut bien comprendre que pour faire ces recherches, les personnes testées ont vu passer deux dizaines de fois les mêmes images dans un ordre aléatoire. En plus de la lassitude et du dispositif parfois contraignant pour mesurer la dilatation des pupilles, le cerveau va automatiquement anticiper les événements futurs par un mécanisme appelé « attention expectante ». Si trois images neutres se succèdent, le cerveau va s’attendre à une quatrième image qui sera forte car pour lui une séquence aléatoire ne peut pas comporter de répétitions. Imaginez que lors de deux tirages du loto, les numéros sortants soient les mêmes ou qu’une même personne gagne deux fois de suite : il y a  tricherie me direz-vous ! Eh bien non, car puisque les tirages sont indépendants entre eux, la probabilité qu’un même tirage sorte deux fois est la même que pour toute autre séquence. Cependant, notre cerveau va automatiquement vouloir trouver une cohérence dans l’aléatoire. Ce mécanisme d’attention expectante peut être à l’origine d’une partie des bons résultats.

La publication du Professeur Tressoldi a provoqué une telle vague d’indignation qu’il a dû présenter tous ses tests statistiques et même les codes informatiques servant à faire les analyses. Les multiples sollicitations qu’il a reçues lui demandant d’expliciter entièrement sa démarche sont typiques des sceptiques lorsqu’il s’agit d’études sur la précognition : il doit bien y avoir une erreur de calcul, les résultats ne sont pas conformes aux… attentes !

CONCLUSION

Toutes les recherches scientifiques souffrent de limitations. Elles nécessitent d’être améliorées et reconduites, ce qui est le propre de toute démarche scientifique. Toutefois, lorsque des chercheurs tentent de reproduire les mêmes recherches pour confirmer les résultats, ces derniers vont rarement dans le même sens que l’étude originale, ce qui a donné lieu à une véritable « crise de la réplication ». Étonnamment, lorsqu’il s’agit d’études sur un sujet douteux tel que la précognition, le problème de la réplication est un argument pour mettre en valeur la mauvaise qualité de l’expérience. Ainsi, l’évaluation des recherches semble être en fonction du sujet traité. Les scientifiques devraient adopter une attitude impartiale mais nous voyons que ce n’est pas toujours le cas.

Du côté des auteurs de l’étude, leur interprétation va dans le sens d’une capacité autonome (inconsciente) de notre corps a anticiper les événements futurs, ceci pour des raisons de survie. Ce pressentiment physiologique représente un avantage évolutif permettant de nous mettre en garde contre un danger immédiat. S’ils devaient se confirmer, ces résultats pourraient offrir des applications très pratiques, comme la possibilité de relever les subtiles variations de notre corps pour nous alerter d’un possible danger en conduisant, en marchant ou pour des soldats par exemple. D’un point de vue purement technique, c’est réalisable mais le sujet est encore trop controversé pour donner lieu à des financements.

Merci à Renaud Evrard pour la relecture de ce texte.

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REFERENCES

Tressoldi PE, Martinelli M and Semenzato L.: Pupil dilation prediction of random events [version 2; referees: 2 approved with reservations]]. F1000Research 2014, 2:262 (doi: 10.12688/f1000research.2-262.v2)

Mossbridge J., Tressoldi P. & Utts J. : Predictive physiological anticipation preceding seemingly
unpredictable stimuli: a meta-analysis. Frontiers in Psychology, Vol. 3, Article 390, 2012

CREDITS

IONS
http://noetic.org/research/projects/seeing-the-future
Protocole pour l’étude de la dilatation des pupilles.

Eyedolatry
Pupil dilatation
http://www.eyedolatryblog.com/2014/06/my-pupil-is-dilated-quick-guide-to.html

Clubic
Precog dans leur bassin
http://www.clubic.com/mag/sciences/article-811282-1-science-fiction-predire-crimes-minority-report.html

 

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