La Parapsychologie en France aujourd’hui

Renaud Evrard

Renaud Evrard

Qu’est-ce que la parapsychologie et comment est-elle perçue en France aujourd’hui ? Que signifie avoir une expérience dite paranormale ? Interview avec le psychologue Renaud Evrard qui répond à ces questions pour The Mind Explorer.

Renaud Evrard, vous êtes Maître de conférence en psychologie clinique à l’Université de Nancy. Quels sont vos domaines de recherche ?  

En tant que psychologue clinicien, je m’interroge sur la psychopathologie adulte et adolescente, et notamment les nouveaux modèles de la psychose. Mais j’aborde ce champ par un angle particulier : la clinique des expériences exceptionnelles. Cela m’a conduit à croiser des perspectives sociologiques, anthropologiques, épistémologiques et historiques. Mon regard est donc tourné à la fois vers certains débats contemporains et vers des anciennes controverses entre psychologie et parapsychologie.

Que sont les expériences exceptionnelles ?

On les assimile couramment aux expériences vécues comme paranormales ou anomales : sortie du corps, expérience de mort imminente, impression de télépathie, apparition, hantise, etc. La définition que j’utilise est moins explicite : je pars de ce que les gens disent vivre. Ce sont eux qui font des expériences ensuite interprétées comme dépassant leurs connaissances sur le fonctionnement du monde. Cela correspond à des anomalies dans leurs modèles de la réalité. Cette autre définition, qui ne se base pas sur les catégories de la parapsychologie, permet d’ouvrir le champ pour accueillir tout ce qui peut étonner ou mettre en difficulté un individu, sans jugement prématuré ou injustifié.

Vivre ce type d’expérience ne signifie donc pas être « fou » ou « délirant » ?

En fait, les gens assimilent spontanément ces expériences hors-cadre comme pouvant potentiellement s’expliquer par la « folie », c’est-à-dire par une perception anormale (hallucination) ou une cognition anormale (délire). Cela reste tout à fait une explication valable dans certains cas, si bien qu’on aurait tort de l’écarter d’emblée. Mon travail de thèse (publié sous la forme d’un livre, Folie et paranormal, 2014) a consisté à interroger quelle était la part de la psychopathologie dans ces expériences.

J’ai co-fondé un service de consultation gratuit où, avec mon collègue Thomas Rabeyron, nous avons reçu des centaines de personnes en difficulté avec leurs expériences exceptionnelles. Ces difficultés provenaient soit de l’expérience en elle-même qui, en tant qu’anomalie, chamboulait les modèles de compréhension de la personne. Mais elles pouvaient aussi provenir ou contribuer à d’autres problématiques psychiques, des plus légères aux plus graves. Il y avait environ 15 % des personnes qui nous consultaient pour lesquelles ces vécus s’inscrivaient dans une structure psychotique, chiffre que je retrouvais dans ma recherche employant questionnaires et entretiens. Mais cela n’expliquait pas tous les cas. Il y avait des personnes sans psychopathologie associée, qu’une écoute accompagnée d’informations vérifiables suffisait à apaiser. Pour d’autres, il fallait comprendre le sens pris par ces vécus dans leur trajectoire de vie : deuils, séparations, traumatismes, problèmes économiques ou sociaux, etc. Nous avons compris que ces vécus pouvaient servir à exprimer de nombreux aspects de la vie et qu’il ne fallait pas les réduire à une manifestation psychotique.

Nous avons affaire à des témoignages. Existe-t-il des preuves qui montrent que ces expériences ne sont pas uniquement dues à l’imagination ?

Dans le service de consultation, ce ne sont même pas des témoignages, mais des histoires confiées à un professionnel soumis au secret. Cependant, il existe par ailleurs de nombreuses personnes qui ont souhaité témoigner de leurs expériences. Ces cas spontanés ont été recueillis par divers dispositifs scientifiques depuis le XIXe siècle, au sein des sociétés de recherche psychique. Celles-ci ont nourri une réflexion sur la meilleure manière de repérer objectivement les phénomènes sous-jacents. L’une des pistes, celle de la parapsychologie, a consisté à postuler l’existence d’un facteur inconnu, baptisé « psi » en toute neutralité, qui permettrait des interactions non-ordinaires entre un individu et son environnement. Les parapsychologues ont élaboré des recherches expérimentales dans des conditions contrôlées pour provoquer ces phénomènes. Les preuves qu’ils ont réunies sont toujours sujettes à controverse, mais elles sont néanmoins discutées dans les meilleures revues scientifiques actuelles, avec des contributions de chercheurs du monde entier.

Toutefois, il persiste un écart entre le in vitro et le in vivo. Lorsqu’une personne pense avoir fait un rêve prémonitoire, le fait qu’un phénomène similaire fasse l’objet d’expérimentations intéressantes ne permet pas de certifier que son rêve est vraiment prémonitoire. Il existe de nombreuses hypothèses alternatives, notamment psychologiques, qui permettent d’interpréter de telles expériences comme relevant en fait de « pseudo-psi ». Il est très important de bien connaître toutes ces hypothèses. S’il s’agit d’évaluer une telle expérience en tant que preuve de quoi que ce soit, il faudrait enquêter en testant toutes les explications prosaïques pour voir si elle résiste. Mais ce travail d’enquête implique une relation particulière entre cette personne et le chercheur : ce dernier est obligé d’être prudent et suspicieux, ce qui peut se révéler inconfortable. C’est pour cela que, dans le service de consultation, nous ne mélangeons pas ces casquettes et nous laissons aux parapsychologues ce qui leur appartient. L’écoute proposée fait un accueil bienveillant à ce que la personne a envie de confier, et l’accompagne pour qu’elle élabore la meilleure interprétation possible, d’un point de vue clinique, c’est-à-dire celle qui engendre le moins de souffrance psychique et de dysfonctionnements.

J’insiste donc sur ce point : la clinique des expériences exceptionnelles ne s’occupe pas du même objet que les parapsychologues, et ces deux disciplines n’ont pas les mêmes méthodologies. Il reste d’ailleurs à prouver que les personnes qui vivent des expériences exceptionnelles sont les mêmes qui sont capables de performances élevées à des tâches parapsychologiques, cela n’a en fait rien d’évident malgré la confusion généralement faite entre les deux. Il pourrait s’agir de profils différents, de la même façon que les gens qui croient au paranormal ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux qui en font l’expérience.

Ce sont des sujets qui intéressent beaucoup le grand public. En est-il de même chez les psychologues ? Pourquoi ?

Ce qui intéresse le grand public n’est que rarement l’approche rigoureuse du paranormal. C’est le paranormal grand spectacle et fourre-tout qui a envahi notre culture. Ces recherches, très complexes et controversées, nécessitent un investissement intellectuel important. Il est plus facile de se faire une opinion arrêtée en ne prenant la controverse que par l’une des extrémités : « j’y crois » ou « je n’y crois pas ».

Les psychologues réagissent comme tout le monde. Ils s’intéressent aux explications prosaïques du « pseudo-psi » – ce que propose la psychologie anomalistique –, parce que cela fait progresser la psychologie. Mais ils ont du mal à prendre au sérieux le folklore autour du paranormal.

Toutefois, il y a eu des variations. Historiquement, la parapsychologie était intégrée à la psychologie et lui a même mis le pied à l’étrier. Il y a eu plusieurs cycles de collaboration puis de séparation, avec des frontières qui ont tendance à être fréquemment remaniées. C’est une chose que j’ai essayé d’explorer dans mon livre La légende de l’esprit : enquête sur 150 ans de parapsychologie (2016). Voir l’interview de la présentation du livre.

Les expériences exceptionnelles sont-elles beaucoup étudiées en France ?

Elles le sont encore trop peu. Comme les autres pays occidentalisés, une grande partie de la population croît au paranormal, consulte des praticiens dans ce domaine, ou vit des expériences qu’elle ne s’explique pas bien. Sauf qu’à l’inverse des autres pays, il n’y a encore jamais eu d’unité académique explorant officiellement ces questions. Le retard avec des pays comme l’Angleterre ou l’Allemagne devient très important. Mais c’est surtout l’écart entre l’importance de ces expériences, les enjeux dont elles sont porteuses, et l’investissement minimaliste des universitaires qui est criant.

Cela est vrai en tout cas dans le champ de la psychologie, mais il y a d’autres manières d’aborder les expériences exceptionnelles, et on trouvera tout de mêmes des contributions importantes au débat que les non-francophones peuvent nous envier. Un auteur tel que Bertrand Méheust, philosophe ayant réalisé une thèse de sociologie refaisant l’histoire de deux siècles d’étude du paranormal en France (Somnambulisme et médiumnité, 1999) a écrit certains des textes les plus beaux et les plus subversifs sur cette question.

Qu’en est-il dans le reste du monde ?

Il y a beaucoup d’inégalités de développement de ce champ, ce qui est en partie lié à des aspects culturels, comme la barrière de la langue et des rapports différents au partage entre croyance et raison. Il existe néanmoins une association internationale réunissant 300 chercheurs intéressés par ces sujets, la Parapsychological Association (www.parapsych.org). Certains pays disposent de chercheurs actifs au moins à mi-temps et même d’unités de recherche universitaire (Angleterre, Suède, Pays-Bas, Etats-Unis, Brésil…). Cela demeure, malgré tout, marginal par rapport à l’étendue du champ académique, même dans ces pays. Du coup, on pourrait penser que les éventuels progrès sont freinés par le manque de temps et d’argent investis dans ce domaine. [NDLR : Une liste des principaux instituts de recherches peut être consultée à cette page]

Ce qu’on va trouver, dans la plupart des pays, c’est une société savante qui est mobilisée par plusieurs missions : éduquer le public, informer les médias, soutenir au mieux les projets scientifiques les plus intéressants, animer une revue et des événements scientifiques réguliers, rendre accessible un patrimoine délaissé, écouter et conseiller les personnes qui associent leurs difficultés au paranormal… Cela fait beaucoup de missions pour une poignée de bénévoles.

En face, ils vont trouver des organisations pseudo-sceptiques avec des moyens généralement plus importants (et notamment des porte-voix plus prestigieux) qui défont tout ce qu’ils entreprennent. Désinformation du public et des médias, indifférence à l’égard des travaux entrepris et des supports de publication, dénigrement et surpathologisation des personnes vivant des expériences exceptionnelles, le tout en s’affublant d’une posture scientifique et pédagogique à l’égard des masses ignares.

On trouve aussi un autre écueil du côté des nombreux courants utilisant le paranormal à des fins commerciales, ésotériques voire sectaires, et avec qui la parapsychologie est souvent confondue (et notamment parce que certains parapsychologues font alliance avec ces courants car ils représentent un public facile à séduire). Rares sont les chercheurs qui lisent les meilleurs travaux, en publient des analyses critiques et tentent de reproduire les protocoles à succès, sans verser dans l’un ou l’autre extrême.

Ces recherches ont-elles bon accueil auprès du monde académique ?

Cela est variable. Le monde universitaire n’est pas fermé à des recherches rigoureuses abordant les expériences exceptionnelles par une voie d’entrée « épistémologiquement correcte » : la clinique, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, le scepticisme, etc. L’approche expérimentale suscite des réactions plus vives.

Les universitaires pêchent alors par méconnaissance, en se reposant davantage sur des préjugés, hérités du filtrage des médias et des pseudo-sceptiques, et renforcés par la crainte du ridicule. Ceux qui font preuve d’assez de curiosité pour se familiariser suffisamment avec le champ de la parapsychologie ne savent pas toujours comment intégrer cela à leur champ de recherche, sans s’attirer les foudres de leurs collègues.

Plusieurs anthropologues, comme David Hess ou George Hansen, ont montré que des mécanismes disciplinaires s’appliquent aux disciplines hétérodoxes tels que la parapsychologie, souvent taxée de pseudo-science. Une forme de contrôle social vient marginaliser les chercheurs, ce qui engendre diverses stratégies de contournement pour ceux qui souhaitent, en dépit des tabous ambiants, développer la parapsychologie dans un cadre académique. Certains attendent leurs retraites avant de faire leur coming-out, d’autres utilisent des pseudonymes, etc. C’est très intéressant à analyser sur le plan de la sociologie des sciences.

Vous avez cofondé avec Thomas Rabeyron un centre de consultation et de recherche sur les  expériences exceptionnelles, le CIRCEE. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Avec Thomas, aujourd’hui maître de conférences en psychologie clinique à l’Université de Nantes, nous avons développé une approche qui est sous-représentée en France, et inassimilable à la parapsychologie ou à certains discours mêlés de fascination pour les expériences « extraordinaires ». CIRCEEC’est pourquoi nous avons créé ce réseau de chercheurs afin de communiquer sur les recherches qui nous semblent pertinentes, afin d’informer les personnes qui nous contactent, et de venir en aide à ceux qui nous sollicitent en tant que cliniciens.

Le CIRCEE existe depuis 2009 et soutient plusieurs initiatives pour développer une approche académique des expériences exceptionnelles, par exemple en diffusant les annonces des étudiants qui recherchent certaines personnes ayant tel ou tel vécu, ou bien en participant à divers événements scientifiques.

Le CIRCEE reçoit-il beaucoup de demandes ?

Plusieurs centaines chaque année, dont une bonne partie qui nécessite une écoute et parfois une prise en charge brève. Quatre psychologues cliniciens s’occupent de ces demandes. Mais nous sommes également contactés par des étudiants, des chercheurs, des journalistes, etc. Il reste néanmoins encore beaucoup de choses à faire par rapport aux besoins d’information voire de formation que nous percevons.

Y-a-t-il un profil de personnes qui vivent ce type d’expérience ?

On ne peut pas faire une réponse unique, du fait de la diversité et de l’hétérogénéité de ces expériences. Entre une synesthésie et une expérience d’enlèvement par les extraterrestres, il y a un monde. Je vous renvoie au Varieties of Anomalous Experiences, 2nd edition (American Psychological Association, 2014) pour un état des lieux de chaque profil associé à chaque expérience.

Quelle influence ces expériences ont-elles eues sur les personnes qui les ont vécues ?

Les répercussions de ces expériences sont extrêmement variables. Il n’y a absolument rien de systématique. On peut vivre une expérience de télépathie et l’intégrer sans problème au courant de la vie, selon nos croyances et notre tolérance à la dissonance cognitive. D’autres vécus, par exemple aussi intenses qu’une expérience mystique ou qu’une expérience de mort imminente, peuvent modifier radicalement un individu, et pour longtemps. L’influence peut d’ailleurs être positive ou négative, et dans toute la gamme intermédiaire, avec besoin ou non d’aide pour l’intégrer.

Pour résumer, comme d’autres expériences singulières de la vie, leur impact dépend de l’individu qui les vit, du contexte, du support social qu’il va trouver, ainsi que d’autres facteurs. Le plus courant est tout de même que ceux qui vivent ces expériences les associent au paranormal, domaine tabou aux limites floues, ce qui va les mettre face à différents dangers : offres de charlatans, modèles explicatifs pseudo-scientifiques, stigmatisation sociale, souffrance psychique en solitaire… L’influence de ces expériences dépend donc aussi de ce qui vient après, dans leur réception individuelle et sociale.

Pour quelles raisons ces sujets vous intéresse ?

A titre personnel, ce n’est pas par expérience personnelle ou par influence culturelle ou familiale. Cela a démarré par curiosité scientifique, lorsque j’étais étudiant en première année de psychologie, et cette curiosité n’a pas encore été assouvie. Je maintiens une attitude de réflexivité critique, en remettant régulièrement en cause mes connaissances sur ce sujet, en lisant la littérature dite sceptique tout autant que celle dite tenante, en me confrontant à mes pairs. Cela me permet, me semble-t-il, de rester sur la ligne de crête périlleuse d’une démarche scientifique humble, capable de se répéter, régulièrement, « je ne sais pas ».

Une anecdote personnelle à partager ?

Relativement à cette curiosité dont je viens de parler, il m’est arrivé voici plus de dix ans d’interroger plusieurs scientifiques sur ce qu’ils pensaient de la parapsychologie. C’était à l’occasion d’une table ronde de la Fête de la science croisée avec un colloque sur « les transgressions ». La parapsychologie n’est-elle pas un très bon exemple de transgression dans le champ scientifique ? Les réponses faites par les intervenants – dont un prix Nobel, ce que j’ignorais à l’époque – m’ont énormément déçues.

L’animateur m’a coupé la parole en désapprouvant ma question. La sociologue, qui venait de vanter pendant dix minutes l’importance de la curiosité en science, l’importance de ne pas se donner a priori de limites, a émis des interprétations douteuses pour expliquer mon étrange curiosité pour cette parapsychologie qui essayait maladroitement de se parer de scientificité. Le chimiste et prix Nobel a d’abord dit qu’il n’y avait rien de probant en la matière, rien de reproductible, mais s’essaya finalement à formuler une théorie chimique extravagante qui pourrait rendre compte de la télépathie. Un mathématicien, doyen d’université, acceptant cette transgression entrant tout à fait dans le thème du jour, a affirmé devant la salle que la parapsychologie était étudiée à l’université française puisque Henri Broch dirigeait un « laboratoire » de zététique qui expliquait rationnellement le paranormal… De telles réponses dogmatiques m’ont encouragé à penser qu’il y avait d’autres manières d’aborder ce problème.

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